Nous négligeons parfois trop ce que nous recevons de ceux qui nous ont précédé, en quantité et en importance. En naissant, nous arrivons dans un monde qui est déjà là, une société déjà existante. Nous recevons du milieu dans lequel nous arrivons une histoire, une tradition, une culture, une civilisation, une langue, des mœurs, des idées,… une richesse incroyable qui nous ancre dans un petit bout de planète, nous inclut dans une collectivité. Nous recevons tout cela sans avoir rien fait pour le mériter, ni l’avoir demandé. Ce n’est qu’un don de ceux qui nous ont précédé.
Notre monde est façonné par des éléments qui nous préexistent, qu’il s’agisse des bâtiments, de notre langue, des savoirs, des pensées, etc. Cet ensemble de transmissions différencie les différentes cultures et nous intègre en tant que membre d’un groupe particulier.
Cet héritage est parfois interprété comme une imposition, une limitation de nos libertés, car nous ne pouvons pas le choisir. Mais en réalité, il permet notre liberté et nous donne nos droits – car ils nous sont fournis par la collectivité dans laquelle nous nous inscrivons. Croyez-vous qu’un homme à qui l’on enlève ses attaches, la connaissance de ses origines, ses moyens de partager ce que ses aînés vivent soit réellement plus libre ? Déraciné, certes, nu, probablement. Mais libre ? Un groupe d’amnésiques n’est pas plus libre qu’un groupe ayant une mémoire.
Cet héritage, que bien sûr nous ne choisissons pas, définit en grande partie qui nous sommes. Ce rôle n’est pas négligeable – citons à nouveau l’image d’un groupe d’amnésiques ou de malades d’Alzheimer. Il nous est même nécessaire. Déjà afin de ne pas toujours recommencer le monde à zéro et de savoir ce qui s’est passé avant. Le passé nous offre une longue liste d’exemples à suivre et répéter, ou, au contraire, de leçons à éviter. Ensuite, cet héritage est nécessaire pour comprendre le monde dans lequel nous arrivons et qui nous entoure. Notre éducation est une transmission de savoirs et d’usages qui nous précédent. Par mimétisme, nous adoptons les manières d’être et de faire de ceux qui nous entourent et qui sont déjà membres de la société.
Quant à ceux qui ne voudraient pas reconnaître ce qu’ils doivent à leurs prédécesseurs et à ce qu’ils ont reçu, ils ne pourraient en réalité être dans cette position que grâce à ce qu’on leur a transmis – comment s’opposer efficacement et intelligemment à un monde qu’on ne connaît pas ? Même le développement de l’individualité, la constitution des opinions, ne sont pas indépendants de cet héritage, même s’il est rejeté et insulté.
Connaître le passé permet également de répondre au besoin humain de connaître ses origines – combien de mythes et de recherches scientifiques ont pour objet de les expliquer ? Cette connaissance apaise cette recherche, en permettant de répondre à nombre de questions.
Une fois cette connaissance construite, il est d’autant plus facile de se projeter dans l’avenir, car nos pensées ne sont pas occupées à combler un manque dans le passé. La connaissance de celui-ci nous traçant même, au contraire, une ligne à continuer. Un chemin à emprunter et à poursuivre. L’histoire est une référence, mais également un stimulant qui, par son exemple, nous pousse à agir.
Tous ces cadeaux reçus créent chez nous, en retour, un certain nombre de devoirs. D’abord de connaissance et de reconnaissance envers ceux qui nous ont précédé, qui ont créé le monde dans lequel nous sommes et qui nous l’ont transmis. Nous comprenons ainsi que le rôle de transmetteurs, qu’il s’agisse des parents, des professeurs ou autres, doit être valorisé et préservé.
Un devoir de conservation aussi, de protection et d’enrichissement de ce qu’ils nous ont légué. Ce qui ne veut pas dire que nous ne devons pas être critique de ce que nous recevons. Un renouvellement peut être nécessaire et il ne s’agit pas de conserver tout sans rien toucher, cela reviendrait à le tuer lentement.
Enfin, nous avons le devoir de transmettre à notre tour ce monde à ceux qui nous succéderons. Car l’héritage est aussi ce que nous laissons à ceux qui viendront plus tard et qui se retrouveront dans la même situation que nous lorsque nous sommes arrivés dans ce monde. Cette transmission permet de créer un lien entre le passé, le présent et le futur. Savoir que tout ne disparaîtra pas avec nous et que d’autres le continueront permet aussi de nous aider à affronter la mort. Et avoir conscience que tout ne se résume pas à nous et à notre propre existence permet de nous remettre à notre place dans l’histoire et de garantir notre humilité face à tout ce qui nous a précédé, comme membres de quelque-chose qui nous dépasse, et non commencement et fin de tout.