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« La guerre montre les peuples tels qu’ils sont. Elle met leurs forces en valeur et ne fait grâce d’aucune de leurs faiblesses. Elle jette une lumière crue sur les caractères nationaux, sur les institutions et sur les gouvernements. Le conflit européen, en dressant les uns contre les autres les grands États, et en obligeant les petits eux-mêmes à prendre une attitude ou un parti, aura du moins servi à avancer notre connaissance du genre humain. La guerre actuelle fournit les éléments d’une prodigieuse étude de psychologie et de politique expérimentales. Les observations faites sur un pays à la faveur de pareilles circonstances ont beaucoup de chances de pénétrer fort avant en pleine réalité. » [A].
Si ces mots ont été écrits durant le Première Guerre mondiale, leur enseignement demeure pertinent pour des conflits plus actuels. Essayons donc de dégager les enseignements que peut nous apporter l’actuelle guerre entre la Russie et l’Ukraine. Conformément à la thématique du mois sur notre site, nous nous bornerons ici à étudier ceux concernant l’Union européenne, mais d’autres seront certainement atteignables pour les observateurs.
De manière générale, une question se pose sur les buts et objectifs poursuivis par l’UE, plus précisément concernant leur définition dont les contours demeurent flous. Punir la Russie ? La pousser à retirer ses troupes ? Jusqu’où – à savoir, garde-t-elle la Crimée, le Donbass, rien… ? Faut-il changer le gouvernement de Moscou ? Sur quelles bases établir la paix future ? Des questions pour lesquelles il existe des pistes, mais dont les dernières pourraient être éclaircies et, surtout, dont les réponses ne paraissent pas toujours tenir compte des rapports de force sur le terrain et encore moins des points de vue russes. Or, il n’est pas possible d’arriver à la table des négociations sans essayer de comprendre la vision de l’adversaire. On s’expose à un échec programmé. À moins de vouloir, et pouvoir, imposer ses vues à l’autre. Mais est-ce réellement le cas ?
Le flou se présente aussi à nous concernant une petite subtilité mais qui mérite l’attention : si l’agression contre l’Ukraine est dénoncée, ainsi que l’atteinte à son territoire, il n’est pas totalement clair si ce qui est dénoncé sont la guerre et la Russie, ou aussi l’atteinte à la souveraineté d’un état. Ce dernier point semble être présent dans les discours, mais il est étrange de le retrouver dans la bouche de représentants d’une organisation qui proclame le dépassement de la souveraineté nationale – désignée comme un repli, une fermeture, etc.
Le flou demeure sur les sanctions. D’abord, le soutien aux Ukrainiens : encouragement, armes éventuellement, mais pas de troupes. On veut bien vous soutenir, mais pas trop directement quand même. C’est vous qui mourrez, mais nous vous enverrons de quoi vous opposer aux Russes – les énervant avant le conflit ou le faisant durer depuis. Ensuite, concernant les sanctions, si elles devraient certainement frapper la Russie, il n’est pas sûr qu’elles ne frapperont pas plus fortement et rapidement l’UE. Après tout, les précédentes avaient nui à l’économie des membres de l’UE tandis que la Russie arrivait en partie à en profiter [B].
Le flou continue sur un sujet habituel, à savoir les « valeurs » défendues de manière si importante par l’UE. Ces valeurs comportent-elles la défense des groupes comme Azov ? [C] Comportent-elles le soutien aux révolutions de couleurs auxquelles le soutien américain entache le caractère d’auto-détermination ? [D] Comportent-elles la condamnation ferme des guerres déclenchées par la Russie mais pas celle des interventions américaines – dont l’Irak constitue le fond du naufrage ?
La défense de la paix – valeur chère au discours européen – ne se manifeste pas beaucoup plus dans les faits. Qu’a-t-il été concrètement entrepris pour garantir la paix et régler diplomatiquement les tensions ? Il n’a jamais été question de proposer de clarifier les influences et relations entre pays après la fin du Pacte de Varsovie pour que toutes les parties se mettent d’accord sur les limites et interactions entre l’ouest et l’est du continent. Une position neutre et de pont n’a jamais été encouragée pour l’Ukraine. Elle a, au contraire, été poussée à se rapprocher de l’occident, alimentant les craintes et les animosités russes ; sans chercher à les calmer ou à installer un rapport de force imposant le silence à la Russie – ce qui n’aurait pas forcément été souhaitable, si cela eut été possible.
Mais plus important que le défunt Pacte de Varsovie, son homologue outre-atlantique, l’OTAN, pose une question plus fondamentale pour les rapports de l’UE. Car, durant cette crise, l’UE ne semble pas prendre réellement une voie spécifique par rapport à l’OTAN et aux États-Unis. L’unité européenne se fait, pour reprendre le mot de De Gaulle, par le fédérateur américain [E]. Via l’OTAN qui semble d’ailleurs reprendre des couleurs.
En filigrane de la question du rapport avec les États-Unis se dessine celle des rapports avec la Russie. Ce pays proche mais si mystérieux et méprisé. Face à elle, une union européenne mais qui s’arrête à l’est bien avant les frontières du continent, qui proclame la paix et l’entente entre les peuples mais s’oppose vigoureusement avec un voisin, qui ne se positionne pas entre les autres blocs mais avec les américains contre la Russie,… Encore une fois, nous retrouvons un positionnement plus occidental qu’européen.
En réalité, c’est la question fondamentale des limites et de l’identité de l’UE qui n’est toujours pas clarifiée et qui continue de poser problème. La relation avec les États-Unis, la Russie et d’autres pays en dépend. Les projets d’élargissement aussi. De même que le choix d’une politique extérieure. Mais comment en créer une à partir de pays aux intérêts et visions différents, voire opposés ? Et comment créer une politique extérieure européenne, si cela peut avoir un sens, lorsque les États-Unis sont si présents ?
[A] Jacques Bainville, La guerre et l’Italie, 1916, incipit.
[B] Trouble Fait, « 5 juillet », in : [Le PIRE de Juillet] – Ces assistés qui nous coûtent des milliards, 9 décembre 2021, 0:00-9:10. URL : https://www.youtube.com/watch?v=hW7m-bemWYw&t=572s
[C] Trouble Fait, « [Ukraine] – Comment en est-on arrivé là ? Résumé des raisons du conflit. », 16 mars 2022. URL : https://odysee.com/@adam.fury:d/-Ukraine—-:c
[D] Sur les révolutions de couleur en général : Manon Loizeau, États-Unis à la conquête de l’est, 2005. URL : https://odysee.com/@LaPiluleRouge:d/Les_%C3%89tats-Unis_%C3%A0_la_conqu%C3%AAte_de_l’est:b
[E] Charles de Gaulle : « Il n’y a pas de fédérateur, aujourd’hui, en Europe, qui ait la force, le crédit et l’attrait suffisants. […] Mais alors, peut-être, tout ce monde se mettrait à la suite de quelqu’un du dehors, et qui, lui, en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais il ne serait pas européen, et ça ne serait pas l’Europe intégrée. Ce serait tout autre chose de beaucoup plus large et de beaucoup plus étendu avec, je le répète, un fédérateur. Et peut-être que c’est ça qui, dans quelque mesure et quelquefois, inspire certains propos de tels ou tels partisans de l’intégration de l’Europe. Alors, il vaudrait mieux le dire. Voyez-vous, quand on évoque les grandes affaires, et bien, on trouve agréable de rêver à la lampe merveilleuse, vous savez, celle qu’il suffisait à Aladin de frotter pour voler au-dessus du réel. Mais il n’y a pas de formule magique qui permette de construire quelque chose d’aussi difficile que l’Europe unie. Alors, mettons la réalité à la base de l’édifice. Quand nous aurons fait le travail, nous pourrons nous bercer aux contes des Mille-et-une nuits. » Tiré de : « Conférence de presse du 15 mai 1962 (questions européennes) ». URL : https://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00078/conference-de-presse-du-15-mai-1962-questions-europeennes.html