La liberté d’expression a toujours été un sujet délicat dans la société et d’autant plus sur internet. Si 2020 semblait avoir été une année record en termes d’événements improbables et de bizarreries, 2021 a bien l’intention de la détrôner en un temps aussi rapide que possible (mais pas aussi lentement que nécessaire). Retour sur les événements du 6 janvier et les accusations de censure sur l’extrême droite américaine.
Depuis l’attaque du Capitole américain, il semblerait que les réseaux sociaux aient – enfin – pris leur rôle de modération au sérieux. Portant une lourde part de responsabilité de cette attaque, le 45e président des États-Unis, devenu le premier président à subir deux procédures d’impeachement, a d’abord été suspendu puis définitivement banni d’une large majorité des réseaux sociaux. De cet événement, de nombreux débats ont éclaté pour dénoncer la toute puissance des réseaux sociaux dans le débat public et leur mainmise sur les démocraties occidentales.
Cette situation n’est ni nouvelle, ni unique, sinon le fait qu’elle vise pour la première fois un chef d’État. Depuis des années, la gauche n’a pas arrêté de se plaindre, à raison, que les militants des droits humains et notamment les défenseurs des causes LGBTQIA+, féministes et antiracistes – ceci sans mentionner les militants communistes, socialistes et écologistes d’une manière générale – subissaient des vagues massives d’harcèlement de la part de l’alt-right et même des bans temporaires ou définitifs sans aucune justification. Ainsi, la réaction de certains milieux de gauche au ban massif auquel sont en train de procéder les réseaux sociaux monopolistiques prête en partie à rigoler, mais elle prête aussi à la réflexion sur un phénomène que nous dénonçons depuis plusieurs années déjà : le pouvoir que se sont arrogés plus ou moins involontairement des multinationales devenues surpuissantes.
Le débat démocratique, on le sait s’est déplacé depuis une dizaine d’années sur les réseaux sociaux, après l’ouverture d’internet au grand public il y a une vingtaine d’années et la naissance des blogs qui a suivi peu de temps après. Les plateaux télévisés ne concernent, en réalité, plus qu’une faible part de l’audience et des décisions prises par les auditeurs de ces programmes. Ils n’influent plus que très peu les résultats d’une élection – à quelques exceptions près, on pensera au débat du second tour de l’élection présidentielle française de 2017 – et servent souvent de base à des discussions nourries entre des personnes qui, sans ces réseaux, n’auraient sans doute jamais parlé ensemble.
Ainsi, ce développement exponentiel de l’interactivité au niveau mondial et l’hyperconnectivité de la société a accru l’importance du rôle des réseaux sociaux au cours de la dernière décennie. Sinon les personnes très âgées ou quelques exceptions qui ne font pas figure de règle, tout le monde a aujourd’hui ou à eu un compte sur un réseau social – on rappelle au passage que même WhatsApp est considéré comme tel – où il peut dire tout et n’importe quoi. Enfin presque.
D’abord, il y a la base légale que les commentateurs politiques ont mises en avant après le bannissement d’une partie de l’extrême droite américaine et des mouvements complotistes de style QAnon. Une élue républicaine – Marjorie Taylor Greene, de Géorgie – a également été mise sous silence par Twitter pendant une douzaine d’heures, provoquant une polémique moindre que celle du président, mais de nombreux internautes ont dénoncé une « censure », voire une « dictature » des GAFAM. Ensuite, il y a la question de conditions d’utilisation des plateformes : mettons-nous d’accord, personne ne les lit. Et pourtant, elles sont importantes puisqu’elles déterminent ce qui est acceptable sur un site de ce qui ne l’est pas.
On sait, et je l’ai dit, que cette situation n’est pas nouvelle, qu’elle existe depuis de nombreuses années. Seulement, elle touchait, la plupart du temps, seulement des « petits » comptes avec au maximum quelques milliers d’abonnés. Il était jusqu’à présent très rare qu’un homme politique soit censuré ou qu’on empêche le grand public de lui répondre, de liker ou de partager son post, au mieux y avait-il un avertissement de style « cette publication peut contenir des fake news ». Si Twitter – entre autres – ne censuraient auparavant pas les publications de ce style, c’est parce que ces CGU et les droits humains les plus basiques garantissent la liberté d’expression.
Se pose de fait la question des libertés fondamentales : débat sans fin s’il en est que même les meilleurs législateurs n’arrivent pas à régler et, comme l’a dit John Stuart Mill, « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » cette liberté pouvant s’appliquer à la liberté d’expression, d’action, de commerce, ainsi de suite. On ne remettra pas en cause ici celles-ci et notamment la liberté d’expression ; cependant, dans chaque pays il existe des législatures la limitant pour le bien commun – le racisme, le sexisme, l’homophobie, le suprémacisme, etc. – au moins dans une certaine proportion. En particulier, la réaction des réseaux sociaux est extrêmement tardive quand on voit le nombre de mensonges et de contrevérités accumulés sur Twitter et Facebook qui sont pourtant dangereux pour le bien commun – on pensera surtout à toutes les désinformations liées à la pandémie ou à la vaccination, mais pas que.
Tous les sites ont des conditions générales d’utilisation, c’est un minimum légal. En particulier sur les sites d’échange de discussion, il est nécessaire d’avoir une modération fiable et rigoureuse qui puisse dire que ceci ou cela n’est pas acceptable. Plus globalement, ces sites et réseaux portant la responsabilité de la vision de l’impact des messages qui y sont postées et veulent, et on le comprend bien, sauvegarder leur réputation et leur chiffre d’affaire en restant le plus apartisane possible et provoquer des remous qui suffisent seulement à se faire de la publicité. C’est oui pour un buzz, c’est non pour un shitstorm. Et ça se comprend.
Si on définit la censure comme le bannissement pure et simple d’un compte et la suppression de posts, alors ce qu’a fait Twitter est de la censure. Cependant, quand un internaute va trop loin, peu importe qu’il soit président des États-Unis ou du club de pétanque de Bormes-les-Mimosas, et qu’il viole les CGU, alors il viole les CGU. Point à la ligne. Et la différence entre ces deux présidents, c’est qu’un chef d’État a de nombreux moyens de s’exprimer à son électorat, et plus largement à ses concitoyens, que par le biais de Twitter. Et pour les réseaux sociaux, appeler à marcher sur le Capitole pour renverser les résultats d’une élection démocratique, c’est aller trop loin. Dixit George W. Bush, 43e président des USA, cette attaque était digne d’une « république bananière ».
Twitter n’a pas censuré Donald Trump ni l’extrême droite américaine, et pourtant cela fait des remous sans précédents de tout bord politique. Comme le disait Karl Popper, le paradoxe de la tolérance, c’est qu’on ne peut pas tolérer l’intolérance. Et c’est ce qu’ont décidé de faire les réseaux sociaux. Si la question se pose de leur toute puissance, et elle est légitime, elle n’est pas absolument pas pertinente ici. Et dessert même le débat.
Lorsque des comptes sont suspendus – privant leurs utilisateurs d’un moyen important d’expression dans notre société –, qui décide de le faire? Parce que les limites posées à la liberté d’expression dans une collectivité sont décidées politiquement et quand un cas semble enfreindre une loi, on laisse un juge trancher. Pour les suspensions de comptes, les décisions sont prises sans jugements – adieu présomption d’innocence au passage – par des entreprises privées. Alors on peut dire que des entreprises privées ont le droit d’imposer leurs règles dans leurs services, mais dans ce cas on ne peut pas faire appel aux législatures publiques pour légitimer des suspensions de compte, car les problèmes posées à une collectivité politique doivent être traitée par cette dernière et ses institutions, pas par des entités privées. Et en poussant cette logique du droit des GAFAM, des plates-formes aussi importantes auraient le droit de décider d’empêcher l’expression de ce qui est puni par la loi, mais aussi de n’importe quoi d’autre si le cœur leur en dit.
Mais compte tenu de l’importance prise par ces plates-formes dans le débat public, il faudrait sans doute plutôt réfléchir à comment les encadrer et prendre en compte ce rôle nouveau. Sans leur laisser la possibilité d’appliquer la loi eux-même (voire d’être plus strictes que la loi) surtout que les suspensions de compte sont déjà faites actuellement de manière assez mauvaise (normal avec un algorithme ne comprenant pas le second degré, le contexte, etc. donnant des trucs assez ridicules comme des militants contre l’homophobie s’étant fait suspendre leurs comptes pour y avoir rapporté les insultes qu’ils subissaient; alors imaginer les laisser appliquer la loi…).
Concernant les déclarations de Trump proprement dites, celles de ses soutiens ou autres, je m’en fiche, c’est de la politique interne américaine qui ne me concerne pas, n’étant pas américain. Je noterai seulement qu’il est intéressant que des plates-formes ayant toujours refusé d’avoir une politique éditoriale suspendent des comptes pile au moment où le pouvoir va repasser aux mains démocrates, c’est-à-dire quand elles ont intérêt à se faire bien voir. En revanche, les suspensions de compte se sont déjà multipliée en France donc rien n’empêche les GAFAM de faire cela dans n’importe quel pays, en se basant uniquement sur leurs règles et non sur les lois propres à chaque pays, ce qui m’inquiète un peu plus.
Pour l’intolérance de l’intolérance, cela rejoint quand même un peu l’esprit de « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », de Saint-Just. Et si on peut discuter longuement du Comité de salut public, concernant la liberté d’expression, on a connu mieux que la guillotine. Concernant Popper, je laisse cette vidéo, qui aborde aussi plus largement le sujet: https://www.youtube.com/watch?v=XjedAE_Lw14
Et puis une autre vidéo intéressante sur le sujet: https://www.youtube.com/watch?v=YjEjOrH4Zi0