Si vous suivez la campagne en faveur du congé paternité, vous avez peut-être vu passer une carte de l’Europe, estampillée PS, avec la Suisse en rouge au centre de pays verts, pour signaler le cas particulier de la Suisse qui ne possède ni congé parental ni congé paternité. Ceci reprend un type d’argument qui mérite que l’on y réfléchisse.

Précisons qu’il ne sera pas question ici du fond de l’objet soumis au vote le 27 septembre. C’est seulement un bon exemple pour digresser sur un type d’argument : celui qui consiste à dire que la Suisse – ou un autre pays – est une exception, en retard sur les autres pays, et qu’il convient de rattraper ce retard, mettant fin à ce cas particulier. Il s’agit d’une logique argumentative que l’on retrouve assez régulièrement, notamment sur les sujets sociétaux.

Remarquons d’abord que cet argument est généralement très centré sur l’Europe, ou les pays occidentaux, ou une partie de ceux-ci. Sur la carte déjà citée, tous les pays d’Europe n’ont pas le droit à leur coloriage – ou à leur représentation.

On peut comprendre ce centrage, car si l’on devait globalement s’aligner sur la majorité des pays du monde, ou même de l’Europe, il y aurait plusieurs points à modifier. Les pays militairement neutres ou ayant un système de démocratie semi-directe ne sont pas vraiment les plus nombreux. Et ainsi énormément d’éléments de notre système ne sont de loin pas majoritaires en Europe, et surtout dans le monde, notamment en termes sociétaux.

Quant au fait de montrer que d’autres pays ont pris des mesures dans un certain sens, cela revient à encourager à suivre la nouveauté comme on suit la mode et à décider quelque chose parce que les autres l’ont fait. Ce qui, historiquement, ne se justifiait pas toujours. Ainsi, les nouvelles évolutions de l’entre deux guerres en terme de régimes politiques se dirigeaient vers un certain autoritarisme (URSS, Italie fasciste, Allemagne nazie,…) ; aurions-nous dû suivre la même voie que nos voisins ? Après 1945, la plupart des pays du continent rejoignirent l’OTAN ou le Pacte de Varsovie ; devions-nous faire de même ? Les exemples sont nombreux.

Ce n’est donc pas parce que d’autres pays font quelque chose qu’il faut faire pareil. D’ailleurs, pour que plusieurs pays prennent des mesures similaires, il y a bien eu un premier cas, unique. Mais une mesure reste positive, ou non, pour un certain pays à un moment donné, indépendamment du nombre de voisins qui l’ont prise.

Ensuite, pour dire que l’on est en retard, nous avons besoin de définir d’abord l’objectif à atteindre ainsi qu’un rythme normal pour y parvenir, ce qui n’est pas réellement fait, et semble assez complexe car chaque pays a des caractéristiques spécifiques. On risque davantage de créer une sorte de course et de hiérarchie entre pays plus ou moins avancés.

Plus largement, ce type d’argument repose plus ou moins consciemment sur deux suppositions idéologiques liées entre elles. D’abord, une forme de progressisme qui dessine une route du progrès que l’humanité accomplit plus ou moins rapidement. Cependant, l’idée d’un progrès perpétuel de l’humanité a un peu perdu en force dans les tranchées puis dans les chambres à gaz, entre autres. Les nouveautés et les modes de nos voisins ne sont donc pas forcément des progrès à suivre. Il faut démontrer la qualité d’une mesure pour elle-même, non pas pour s’aligner sur nos voisins. Secondement, l’idée que ces progrès sont valables pour tous les pays, dans un processus d’uniformisation des modèles entre ceux-ci vers ce progrès unique. Alors qu’un même modèle ne convient pas à tous les pays. Et chacun d’entre eux est libre de choisir la voie qui lui convient et dans laquelle il souhaite poursuivre son chemin.

Alors évitons d’utiliser ce type d’arguments sans réfléchir à ces quelques éléments, et tâchons plutôt de nous demander si les mesures proposées, ainsi que leur logique en termes de modèle de société, nous semblent souhaitables pour notre pays au moment où nous sommes.