Êtes-vous de gauche ou de droite ? La question est simple et constitue l’une des bases du positionnement dans l’espace politique. Il est vrai que, pour pouvoir échanger avec quelqu’un, il est utile de savoir rapidement situer nos points de vue réciproques afin de définir les accords et désaccords. Le classement par camp politique répond au besoin de simplification de notre cerveau et permet d’associer un certain nombre d’images à la personne se réclamant de l’un ou de l’autre – ou qui y est classée par quelqu’un.

Mais dès qu’il s’agit de définir précisément ces catégories ainsi que ce qu’elles impliquent en terme d’idées politiques, on se heurte à quelques difficultés, du moins si l’on souhaite être précis et prendre en compte toutes les spécificités de la réalité.

Une représentation habituelle et simple – pour ne pas dire simpliste – de ce clivage consiste à associer à la droite une politique économique libérale et à la gauche une plus forte implication de l’état. En plus de réduire le clivage à une question économique, nous nous rendons rapidement compte que cette opposition ne correspond pas à la réalité. D’une part dans le temps : le libéralisme économique était plutôt à gauche au temps de Benjamin Constant – comme la nation à la même période, car les éléments rattachés à la droite ou à la gauche évoluent, du moins en partie, avec le temps. D’autre part dans la diversité des courants présents à l’intérieur de chaque camp. La gauche peut être anarchiste, communiste ou social-démocrate. La droite peut arborer le libéralisme d’un Giscard, mais également l’étatisme d’un de Gaulle, le corporatisme d’un Maurras, ou plus près de chez nous l’écart entre le programme économique du PLR d’une part et du PNS ou des Démocrates suisses de l’autre – pourtant tous les trois clairement rattachés à la droite.

L’opposition de programme économique ne parvient déjà pas à rendre compte de la diversité de chaque camp, et pourtant le clivage entre droite et gauche ne se résume pas à ce seul sujet. Mais sur les autres sujets non plus, le clivage binaire n’est pas précis. Allez parlez avec le PLR ou l’UDC de l’UE ! Blocher et Delamuraz étaient de droite. La gauche porte les mouvements anti-colonialistes, mais Jules Ferry a porté la colonisation. Clemenceau et ses brigades du Tigre n’étaient pas vraiment opposés à la police ou à l’idée d’ordre. Gauche Rousseau ou Voltaire ? Danton ou Robespierre ? Sartre ou Camus ? Marx ou Proudhon ? Oppositions classiques dans l’histoire de la gauche, parmi d’autres.

Même ailleurs qu’en France ou en Suisse, où le nombre de partis politiques est important, l’opposition en deux familles politiques ne permet pas de rendre compte de toutes les familles de pensée. Le Royaume-Uni a connu le parti libéral en plus des conservateurs et des travaillistes – sans compter les red tory et blue socialism. Les primaires états-uniennes révèlent des séparations fortes au sein des deux principaux partis.

Ainsi, nous pouvons trouver trop réducteur, pour décrire la réalité, de n’utiliser que deux familles politiques unitaires : la gauche et la droite.

En 1954, paraissait la première édition du livre de René Rémond : La Droite en France. 1 Ce livre posait le principe de l’existence non pas d’une droite unique mais de trois droites, apparues progressivement – une seule étant née à droite, les deux autres étant d’anciennes gauches poussées à droite par l’apparition de nouveaux mouvements plus à gauche – et qui se sont maintenues à travers le temps dans différentes incarnations. Il est à noter qu’une même droite a pu, à un moment donné, n’être représentée dans aucun parti politique ou, à l’inverse, dans plusieurs.

« De ces trois droites la première emprunte aux ultras de la Restauration sa doctrine : la contre-révolution. Elle est la tradition faite système, érigée en politique, incorporée dans la sensibilité. La seconde, qui associe indissolublement libéralisme et conservation, tient son fonds de l’orléanisme. La troisième est un amalgame d’éléments originellement hétérogènes, mais qui a acquis une cohérence et une consistance propres sous le signe de l’autorité et du nationalisme : elle a un précurseur dans le bonapartisme. » 2 La droite légitimiste est apparue en 1815 et sa dernière incarnation au moment où Rémond publia son livre était la plus grande part de la Révolution nationale de Vichy. La droite orléaniste est apparue en 1830 et sa dernière incarnation était le giscardisme. La droite bonapartiste est apparue en 1848 et sa dernière incarnation était le gaullisme. 3

Les travaux de René Rémond permettent ainsi de ne pas avoir une vision unitaire de la droite française mais de la considérer comme formée par trois familles aux idéologies différentes, qui s’opposent parfois fortement sur certains sujets. La même chose pouvant évidemment être faite concernant la gauche. 4

Ainsi, à partir d’un vision non-unitaire de ces deux camps, plutôt que de se représenter deux camps homogènes sur une ligne droite, il pourrait être plus intéressant de le faire sous la forme d’une arche dont une moitié représente la droite et l’autre la gauche. Les différentes familles politiques étant réparties le long de l’arche. Plus l’on se rapproche de ses pieds, et plus on s’approche de familles radicales ou extrémistes, tandis que l’arc symboliserait les courants modérés.

Reste à savoir si notre arche possède une clé de voûte, autrement dit une famille réellement et parfaitement au centre, à équidistance de la droite et de la gauche. La réponse n’est pas aisée, mais nous nous prononcerions plutôt pour la négative, ce troisième pôle n’ayant aucune caractéristique propre permettant de le définir clairement, malgré des similitudes dans les familles proches de lui. Mais, en France du moins, le centre penche historiquement plus souvent à droite, et des sujets particuliers séparent un bloc central entre gauche et droite – comme sous la quatrième République sur le sujet de la laïcité. 5

Enfin, et non des moindres, pour que notre représentation soit fidèle à la réalité, il convient d’inscrire des lignes en pointillé reliant à l’horizontal les deux piliers et symbolisant les points communs ou ressemblances entre certaines familles de gauche et de droite. C’est un point trop souvent oublié et qui est plus facilement explicable par une vision non-unitaire de ces deux camps. Ainsi, une même famille peut être très proche de ces voisines de piliers sur certains sujets et nettement plus proche d’une famille de l’autre pilier sur d’autres sujets. 6 Des idées proches peuvent donc se retrouver de part et d’autre de la séparation gauche-droite, comme l’opposition à l’État ou un attachement à celui-ci, à la nation, à la souveraineté, à la question sociale,… Avec des variations en fonction de l’époque et du pays. Certaines familles partageant également le rejet du clivage gauche-droite – bonapartistes à droite et jacobins à gauche ou des tendances se revendiquant plus centristes par exemple.

Il convient ici de dire un mot de l’idée que les « extrêmes se rejoignent ». S’il est vrai que les courants d’extrême droite et d’extrême gauche peuvent présenter des similitudes sur certains points, cette formule laisse entendre que, hormis les extrêmes, les autres familles politiques n’ont pas de similitudes de part et d’autre de la séparation gauche-droite, alors que ces points communs existent tout le long de l’axe gauche-droite, cela n’étant pas une spécificité des extrêmes, qui conservent toujours des différences.

En plus d’offrir davantage de nuances aux appellations droite et gauche, cette représentation permet également de comprendre les difficultés à créer de grandes alliances réunissant toute la gauche ou la droite, chaque bloc étant formé de familles difficilement conciliables. Ainsi, si René Rémond avait identifié au court de l’histoire trois coalitions des trois droites – de 1871 à 1879, de 1899 à 1902 et de 1919 à 1939 –, il faut également se rappeler que, par exemple, c’est la droite orléaniste qui vota la motion de censure en 1962 puis « non » au référendum de 1969, à chaque fois contre la droite bonapartiste. De même en Suisse : si l’économie a tendance à réunir les partis du bloc bourgeois, l’Union européenne crée rapidement une fracture en son sein.

Bien entendu, notre représentation graphique est destinée à servir de support imaginaire et d’explication, plus qu’à être rempli en détail par toutes les familles politiques existantes. Cela permet principalement d’offrir une vision plus complexe, et plus réaliste, des familles politiques, afin d’échapper à une vision trop simpliste qui oublie la diversité et l’opposition internes des droites et des gauches.

 

 

1 Réédité en 1958 et 1962, puis en 1982 sous le titre Les Droites en France. En 2007, il publiera un autre ouvrage dans la lignée du précédent : Les Droites aujourd’hui.

2 René Rémond, Les Droites en France, Paris : Ed. Aubier Montaigne, 1982, p. 37

3 À noter que Rémond considérait l’Action française et le maurrassisme comme une sorte de synthèse des trois droites (cf. le chapitre VIII de son ouvrage, éd. 1982) et qu’il accordera le rang de droite distincte à la démocratie chrétienne dans Les Droites aujourd’hui. La présentation des trois droites est évidemment très simplifiée par rapport au contenu du livre afin de ne pas surcharger notre article, nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à le lire pour avoir une vision plus complète de leur histoire ainsi que de leurs idées et incarnations.

4 Nous renvoyons ici nos lecteurs au livre de Jacques Julliard Les gauches françaises. Histoire, politique et imaginaire. 1762-2012, paru en 2012, et plus particulièrement à sa deuxième partie : « La gauche dans le système politique français ».

5 J. Julliard, Les gauches françaises…, Paris : Flammarion, 2012, p. 721

6 Pour les similitudes entre familles de droite et de gauche en France, J. Julliard construit trois agrégats répartis en fonction des rapports entre trois pôles : l’individu, la société et l’état. Voir sur ce point la conclusion de la deuxième partie de son ouvrage sur les gauches françaises : « Au-delà de la gauche, les huit familles politiques de la France ».