Alors qu’une grande partie des journalistes et militant·e·x·s de gauche a fait nuit blanche les 3 et 4 novembre, c’est finalement le 7 novembre au soir que la nouvelle est tombée : Joseph Robinette Biden Jr. remporte la Pennsylvanie, lui permettant de devenir le 46e président des États-Unis d’Amérique. Kamala Devi Harris, sa colistière, sera la première femme et la première personne afro-descendante à devenir vice-présidente. Changement radical ou continuité douce ?

Les swing states se seront fait désirer plus longtemps que d’ordinaire : peu avant midi, heure de Washington D.C., les principaux médias annoncent la victoire de Joe Biden, qui remporte la Pennsylvanie lui permettant de franchir les tant convoitées 270 voix électorales – ou « grands électeurs » – et d’accéder, à sa troisième tentative, à la Maison-Blanche. Dans les villes et les bastions démocrates, c’est la fête : enfin, le géant orange qui occupait le Bureau ovale devra rentrer dans son État de Floride [1]. Des scènes de liesse qui annoncent quatre années – au moins – de paix aux États-Unis. Mais est-ce vraiment le cas ?

Les opinions de Joe Biden sont publiques mais paradoxalement peu connues pour un homme élu pour la première fois en 1972 au niveau fédéral. Après 36 ans passées au Sénat, il le quitte en 2009 pour devenir vice-président de Barack Hussein Obama II, mais peu de personnes connaissent l’historique de ses positions : longtemps vu comme un démocrate conservateur, à l’image des ses homologues du Sud, il se prononce contre la mixité raciale dans les écoles et rédige, dans les années 1990, une loi visant à augmenter drastiquement la présence policière dans les banlieues [2][3]. Connu pour être une « machine à gaffes » [4], le président élu multiplie les polémiques à partir des années 2000 : il qualifie Obama de « premier Afro-américain populaire, qui est intelligent, s’exprime bien et propre sur lui » en 2008, est accusé, dans les années 2010, par plusieurs élues démocrates d’attouchement et aligne les contre-vérités et gaffes depuis son investiture en tant que vice-président des États-Unis d’Amérique – s’il n’a pas atteint le point d’un Donald John Trump, ses sorties restent remarquables.

Joe Biden est un Démocrate américain parmi tant d’autres : conservateur dans les années 1970, il s’inscrit dans la « Troisième voie » promue par le président démocrate William Jefferson Blythe III – Bill Clinton – dans les années 1990 et annonce, une vingtaine d’années plus tard, avoir évolué sur les sujets sociétaux, notamment le financement public de l’avortement et le mariage pour les couples de mêmes sexe [5]. Il soutient ainsi la guerre en Irak en 2003 après avoir voté pour le PATRIOT Act. Parmi les scènes de liesse qu’on a pu observer, celles des militant·e·x·s de gauche sont tièdes : les camarades Socialistes démocrates d’Amérique savent que Biden ne sera qu’un représentant de plus de l’oligarchie au pouvoir et qu’il ne dérangera en rien les élites financières qui, quoique s’étant accommodées des frasques du président sortant Trump, préféreront cet homme prévisible au mandat qui sera probablement court.

Jusqu’à la Première guerre mondiale et le mandat de Thomas Woodrow Wilson, élu président en 1912 et 1916 – avec quelques évolutions depuis Theodore Roosevelt Jr, président de 1901 à 1909 –, les États-Unis d’Amérique se contentaient de n’intervenir que sur leur continent. La logique actuelle est alors déjà présente : il s’agit de défendre les intérêts des USA, logique bien présente depuis l’avènement de l’État-nation durant l’Époque moderne. Avec la mondialisation du commerce et des échanges, les intérêts se déplacent : les USA ne sont désormais plus intéressés seulement par les pays se situant plus au Sud – anciennes colonies espagnoles et portugaises pour la plupart –, mais également par les pays pouvant servir leurs intérêts ou les desservir. Particulièrement visible depuis les années 1960 et la multiplication des interventions étatsuniennes dans le monde.

Il n’est pas certain que Joe Biden changera cette habitude, au contraire même : la diplomatie américaine aura été sous le feu des critiques durant le mandat de Donald Trump, s’isolant de plus en plus avec son slogan « America First » que le président-élu aura tôt fait de faire oublier en imposant, comme l’ont fait ses prédécesseurs avant lui – et notamment son président Obama –, l’État fédéral comme les gendarmes du monde. Quelques actes restent louables dont la réintégration de l’Accord de Paris sur le climat qui, bien que non contraignant et fruit d’un compromis encore plus décevant que ce qui était attendu, permettait des améliorations minimes, mais insuffisantes. Pour les travailleur·euse·x·s américain·e·x·s, ce mandat démocrate ne signifiera rien de nouveau sous le soleil. Joe Biden est un centriste pur et dur et on voit mal ce qui changera profondément pour le plus grand nombre dans un pays qui restera encore longtemps le chantre du capitalisme mondial.

[1] En 2019, il déménage son adresse principale de New York City à Palm Beach : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/01/donald-trump-demenage-sa-residence-fiscale-en-floride_6017662_3210.html

[2] https://lvsl.fr/lambiguite-de-joe-biden-envers-les-afro-americains/

[3] https://www.vox.com/policy-and-politics/2019/6/20/18677998/joe-biden-1994-crime-bill-law-mass-incarceration

[4] https://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2008/08/23/la-presse-americaine-souligne-les-faiblesses-du-bavard-joseph-biden_1087247_829254.html

[5] https://www.vox.com/2019/1/10/18173132/joe-biden-hillary-clinton-2020